24 septembre 2024
Chères Amies,
Nous avons projeté de partager nos expériences de vie sur le thème de la vie Vieillissante.
Vous constatez que j’ai marqué en gras des portions du mot « Vieillissante ». Si on s’amuse à couper la partie centrale de ce mot en la remplaçant, avec un peu d’humour « pince sans rire », nous obtenons : Viecroissante ? ou Viedécroissante ?
Vous comprenez où je veux en venir n’est-ce pas ? Le vieillissement peut-il nous faire croître et grandir en humanité ou bien nous entraîne-t-il vers une inexorable réduction, un naufrage, comme certains ont pu le dire ?…
Confrontons nos mémoires, notre expérience et nos pensées sur ce sujet d’importance.
Nous nous baserons sur l’ouvrage de Marie de HENNEZEL et Bertrand VERGELY qui sont respectivement psychologue et professeur de philosophie. « Toute une vie pour se mettre au monde ». Leur avis sur la question sera certainement intéressant, mais faisons confiance à notre vécu et nous trouverons nos propres mots pour dire les nuances qui existent entre le Vieillir et le Mûrir. Nous chercherons ensemble les moyens de nous Accomplir en utilisant le mûrissement comme une clé pour nous libérer et alléger les fragilités de l’âge.
Nous pourrons pour cette occasion revisionner le film YOUTH de Paolo SORRENTINO (2015) qui traite admirablement de ce sujet. Peut-être découvrirons-nous que la jeunesse ne dépend pas seulement du corps physique : Elle est le plus souvent un état d’esprit. (Cf. le poème de Mac Arthur). Venez donc trouver ou retrouver dans notre atelier mémoire, les ingrédients de la jeunesse qui sont l’Étonnement, l’Émerveillement, la Confiance en Soi et l’Amitié.
Jeudi 27 mars 2025
Le fil de nos rencontres s’est quelque peu distendu. Il est temps de le reprendre et de le reconsolider en faisant le point sur l’avancée de notre réflexion. Je crois que notre dernière rencontre date du 23 Janvier à la passerelle. Nous avons réfléchi sur la dimension du « Vieillir » et nous avons pu constater qu’il y a deux manières de vieillir. La première, la plus évidente, considère le « vieillir physiologique ou biologique ». En effet dès l’instant où nous naissons, notre être matériel ou organique ne cesse de vieillir. Chaque jour qui passe, nous fait prendre de l’âge et nous projette vers la limite chronologique, qui nous le savons bien, a un début et une fin pour la vie de notre corps.
Mais voilà que le philosophe H. BERGSON vient nous ouvrir une fenêtre pour entrevoir un temps à l’intérieur du temps. Le Chronos peut se revêtir d’un temps plus subtil qui fait appel à ce temps où la vie de l’esprit se manifeste. Ce temps spirituel est à même de modifier notre perception linéaire ou mécanique du temps. Nous accédons en quelque sorte à une autre réalité de vie, une vie soumise à d’autres lois que celles de la physique matérialiste, que nous connaissons bien. Henri BERGSON le qualifie de temps créateur car c’est l’imagination qui y devient essentielle. Celui-ci nous transporte à travers nos relations, nos lectures, nos questionnements, dans des mondes inconnus. Il nous donne des identités nouvelles et nous faisons des découvertes inattendues sur notre existence. Nous nous mettons en quête de nos origines, nous apprenons à vivre le présent avec reconnaissance plutôt que le passé avec ses regrets et le futur avec ses angoisses. Le temps n’est plus un adversaire qui nous mène vers la décrépitude et l’anéantissement. Ce temps spirituel nous conduit à un éveil de notre être profond. Il a pour dessein de structurer, de fortifier, pour former l’être l’humain en nous. Cet humain dont la vocation serait de rejoindre son essence divine.
Nous découvrons alors que nous sommes détenteurs d’une âme et que cette âme ne demande qu’à entreprendre un voyage à la recherche d’une vie toujours plus abondante.
L’éveil de l’âme dépend d’une vie intérieure. C’est elle qui nous aide à ressentir avec paix et satisfaction ce que nous vivons extérieurement. La vie intérieure n’est pas un repli sur soi-même, c’est la « poésie de l’esprit ». C’est-à-dire cette capacité que possède l’humain à engendrer, fabriquer, créer des choses nouvelles qui viennent de son être intérieur. Cela fait partie du mystère de la vie.
Bertrand VERGELY nous dit que tout le propos de la philosophie réside dans cette quête de l’âme. Beaucoup de nos contemporains, en particulier les jeunes, négligent ou ignorent la présence de leur âme en eux. L’âme peut se définir comme un principe actif d’animation et de vie corporelle, personnel et transcendant. Dans l’univers où nous évoluons l’âme est à la fois dynamique, subjective, créatrice. La raison d’être de notre âme est de faire de nous des vivants en plénitude, en nous sortant de nos colères de nos frustrations et de nos peurs. Quel désastre, quand nous vivons sans dimension spirituelle !
Cela ne revient-il pas à vivre sans confiance, sans espérance ? La vie ne perd-elle pas son sens et son orientation vers les beautés qui nous entourent ? Comment accéder à la vie épanouissante, d’une âme vivante ? Qu’est-ce que signifie pour vous cette vie intérieure ? Qu’entendons-nous par « poésie de l’esprit ? Pouvons-nous transformer notre conception et notre approche de la mort physique ? YALLAH ! Partageons nos expériences.
Janvier 2026
Le vieillissement commence dès notre naissance, peut-être même avant, puisque l’embryon entré dans le cycle du temps linéaire suit les étapes de sa maturation pour devenir fœtus, jusqu’au neuvième mois où la naissance se produit. Constitué, pour entrer dans la vie terrestre, l’être humain débute sa mystérieuse aventure sans savoir ce qui l’attend ; ni sa destinée, ni sa destination. Nous sommes alors confrontés à cette éternelle question, devenue une célèbre boutade : « Qui suis-je ? Où vais-je ? Dans quel état vais-je errer sur cette terre ? ». Avec, en sous-entendu, sur quelle étagère vais-je me poser ? Où va-t-on me ranger socialement ? Heureusement la vie n’est pas soumise à cette triste fatalité car Celui qui nous en a fait don a, dans sa grâce, prévu de nous en donner le libre arbitre.
Vieillir nous met face à notre limite physiologique. Soixante-dix années pour certains, quatre-vingt pour les plus robustes d’entre-nous (cf. Ps 90,10). Vieillir reste un processus quotidien. Nous passons par les différentes étapes de la vie humaine : l’enfance, l’adolescence, l’adulte et enfin le vieillard. Au fur et à mesure nous grandissons en taille et en expérience. Parfois nous rencontrons la maladie et nous expérimentons la fragilité, la vulnérabilité de notre condition humaine. Vieillir nous rend conscients du mourir qui nous attend tous à l’extrême de notre vieillesse. Enfin, vieillir peut nous emprisonner sur l’axe chronologique du temps lorsque nous vivons cette dimension de manière trop matérialiste. En effet, le vieillissement peut se faire hors de la dimension de l’âme et de l’esprit lorsque nous la réduisons à celle du corps physique. Pour certains d’entre-nous, vieillir ressemble à un « naufrage ». G. Leopardi, grand poète italien, parlant de la vieillesse, qu’il n’a pas connue, a écrit : « E il naufragare m’è dolce in questo mare ». La vieillesse peut nous conduire au découragement, au désespoir, au cynisme, au naufrage… Lorsque nous baissons les bras et cessons de lutter, la vie perd son sens, devient absurde ? À chacun de donner sa réponse.
Vieillir n’est pas forcément une calamité quand on regarde autrement notre existence. Vieillir peut se faire en mûrissant. Un vin qui a bien vieilli est bien meilleur qu’un vin trop jeune. Un fruit mûr a plus de goût, de couleur et de saveur qu’un fruit vert. En prenant de l’âge, en avançant dans notre vie, jour après jour, nous pouvons vivre ce paradoxe mentionné par l’Apôtre Paul en (2Co 4,16) : « Tandis-que notre homme extérieur s’en va en ruine, notre homme intérieur se renouvelle de jour en jour ». De cette constatation nous pouvons déduire qu’il existe une alternative au vieillissement physiologique du corps. Ce vieillissement-mûrissement concerne l’être humain dans sa vie intérieure. Il nous faut donc essayer de répondre à la question : « qu’est-ce que l’homme intérieur, qui échappe à nos cinq sens ? Cette part mystérieuse de notre existence adopte le chemin strictement opposé à notre vieillissement naturel. Ce mûrissement est-il réellement en mesure de nous renouveler de jour en jour ? Prenons une image. Lorsque nous observons la lune dans sa croissance ou sa décroissance nous savons qu’elle reste toujours entière. De la même façon, notre décroissance en vieillissant est un effet d’optique. En réalité notre être reste entier, mais n’est pas entièrement visible. Ce qui est intérieur, intime, reste caché. N’ayons donc pas peur de traverser une dépression, une déprime lors du passage au troisième âge. Apprenons à épouser nos chagrins, nos échecs, nos deuils de toutes sortes, tout en demeurant des êtres de désir. Les psychanalystes appellent cette période, le processus d’individuation. Celui-ci nous fait passer, de l’individu homme extérieur, à l’homme intérieur. Ainsi, dotés de cette conviction d’une vie intérieure, possible et souhaitable, nous pourrons entrer dans un nouveau processus, qui nous fera passer du « Moi » au « Soi ».
La première partie de notre vie, vécue dans le « Moi égotique » a permis que nous réalisions nos projets, nos ambitions. Nous nous sommes affirmés dans la performance, le tangible, la rentabilité. Nous avons mis notre énergie vitale au service de ces objectifs fonctionnels et matérialistes. La deuxième partie de notre vie nous oriente vers un but différent : Il est spirituel. JUNG dit que l’énergie vitale se met progressivement au service du « Soi », c’est-à-dire de l’intériorité. Le Moi se sacrifie au Soi, précise-t-il. Et, lorsque la route s’ouvre pour nous vers la profondeur de notre être ; là où se trouve l’accomplissement, nous accédons à ce que Paul RICOEUR décrit dans son ouvrage intitulé : « Soi-même comme un Autre ». En résumé, il s’agit de comprendre, et d’accepter que nous rejoignions une immense fraternité humaine. La fraternité du « SOI » est un monde où l’autre est comme un autre soi-même, avec ses exigences d’humanité, de fraternité, de dignité, de respect. Un monde où l’Amour fait loi, où l’Amour est loi. Cette conception des choses est difficile à expliquer. Pour l’éclairer et m’aider à l’exprimer, je vous citerai une phrase tirée du roman de Fiodor Dostoïevski intitulé : « Les frères Karamazov ». Nous y rencontrons le patriarche Zozime qui dit : « Je te dirai encore mère, que chacun de nous est coupable devant tous, pour tous et pour tout, et moi plus que les autres ». En tant qu’humains nous faisons partie d’une race qui cherche son salut d’une manière indissociable d’un esprit communautaire. Nous ne pourrons jamais être vraiment heureux si celui que nous côtoyons est malheureux. Notre bonheur passe par la relation à l’autre. Une relation fraternelle fondée sur la vérité, la justice et l’Amour.
Beaucoup de philosophes et de sages ont osé parler de l’avancée en âge comme une succession de morts et de renaissances. Chaque fois que nous sommes conduits à faire le deuil d’une possession, d’une capacité ou encore en vivant la perte d’un être cher…Toutes ces petites morts vécues, nous invitent à renaître à quelque chose de nouveau. Elles nous permettent d’aller de l’avant, et de continuer à espérer la vie. Le but de l’énergie vitale qui nous anime, nous dit Jung est de parfaire notre être. Michel SERRE ajoute : « Tu n’as plus désormais à produire, mais à découvrir le vrai grain de ta vie ». Nous ne pouvons y parvenir qu’en nous tournant résolument vers les choses belles et bonnes de la vie, cultivant jour après jour ce que l’on appelle : « The Spirit of Wonder », l’Esprit d’Émerveillement.
L’esprit d’émerveillement devant la vie est pour moi ce « Graal » ou cette Pensée de l’Éternité » que Dieu a glissé dans la profondeur de notre être pour nous assurer que la vie est le bien le plus précieux. Étant « Le Vivant » par excellence, Il est la gloire suprême et l’essentiel de notre vie. L’accomplissement d’une vie se fera dans la transmission de celle-ci. Dans cette mission que nous menons, pour faire triompher la vie en Soi. L’œuvre d’accomplissement que nous aurons menée nous aidera à traverser le fleuve de la mort. La mort ne sera que le passage de la vie terrestre à la Vie céleste. Il resterait encore beaucoup de choses à dire, mais je vais m’arrêter là. Je préfère abréger en laissant les derniers mots au poète : Méditons-les !
« La vie est dans la mort, la mort aidant la vie.
La mort est dans la vie, la vie aidant la mort ». (J. Prevert)
Année 2024 – 2025
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